Georges Saint Bonnet Chapitre V INITIATION ET POUVOIRS 

V

 

QUINQUET AU POING.
 
 Souhaitons que tous en soient convaincus maintenant : le véritable ésotérisme, comme la véritable mystique, commence au bon sens et finit au bon sens sans jamais s’en écarter. Il n’y a pas de salut hors de la sagesse et il faut bien s’assurer de son équilibre, de la clarté de ses yeux et de la netteté de ses perceptions intellectuelles, avant de s’élancer sur le fil tendu au-dessus de l’abîme, avant de risquer le moindre coup d’aile dans les mondes du mystère…
  Nous en avons déjà parlé : trop de gens pensent faire de l’ésotérisme parce qu’ils s’encrassent la cervelle de mots pédants –il y a une cuistrerie de l’ésotérisme- et des formules auxquelles nul ne comprend rien, surtout pas les charlatans qui font profession de les expliquer…
  Ne tombez pas dans l’erreur de la plupart des spiritualistes qui se précipitent en toute candeur d’une utopie sur l’autre, en qui le sens du réel s’atrophie dangereusement, que l’imagination entraîne aux pires chimères et livre finalement aux pires montreurs de lanternes magiques…
  Restez les pieds au sol et, pour commencer, étudiez la terre et ce qui appartient à la terre. Saurez-vous, sans cela, où et comment appuyer votre échelle pour monter au ciel ? Et si vous voulez pénétrer les mystères, les grands et les petits, dites-vous bien que ce n’est pas en piquant à tête et corps perdu dans un gouffre de ténèbres, que vous y parviendrez, mais au contraire, en préparant soigneusement, et ici même, avec des moyens d’ici, le quinquet qui vous permettra d’avancer d’un pas sûr, en pleine lumière, en repoussant les ombres devant vous…
 

SALADE D’ÉTIQUETTES…

 
  Un certain ésotérisme –celui qu’on pratique le plus généralement- n’est qu’une affreuse logomachie qui se mâche elle-même sans parvenir à se digérer… Savez-vous ce qui s’est passé et ce qui se passe encore ? Voici :
  Des gens qui n’avaient rien compris à rien, se sont mis un beau jour à coller des étiquettes sur toutes les choses de ce monde, probablement pour marquer leur ignorance, des étiquettes compliquées et barbares, le tout selon une convention parfaitement illogique. Puis, fiers de leur ouvrage, ils se sont empressés d’oublier les choses, puis la convention. Il ne leur restait plus qu’à mélanger les étiquettes.
  C’est ce qu’ils ont fait.
  Et comme ce petit jeu, sans doute, les amuse : ils continuent …

 
*
*      *

 
  Evitons de les imiter. Soyons précis et récapitulons ce que nous avons appris –sous un autre angle, naturellement- ce qui nous permettra d’apprendre bien d’autres choses encore :
 

EN TROIS POINTS.

 
  Il faut donc, pour réussir :
  1° Se soustraire à l’hypnose;
  2° Se soustraire à l’incessante « désagrégation » de notre être, laquelle provient :
a)   De l’action dissociante des forces de l’extérieur;
b)  Du fait que nous passons notre vie à nous projeter nous-même en mille directions différentes, ou, si l’on préfère, à nous « décentrer » avec autant de continuité que d’inconscience;
  3° Se soustraire au mécanisme dévorant de la mémoire, laquelle tend à éliminer le vrai moi au profit d’un moi factice…
 

NOUS SOMMES CE FRELON…

 
  Imaginez un frelon prisonnier d’un globe de verre qu’on agiterait en tous sens, et ceci dans une pièce obscure ou, de temps à autre, s’allumeraient, çà et là, de vagues lucioles…
  Que ferait le frelon ?
  Il passerait ses heures à foncer vers les lucioles, se heurtant chaque fois à un point quelconque de la sphère et ne prenant vaguement conscience de lui-même –pour l’oublier aussitôt après, du reste- qu’à ce moment là et par rapport au point touché…
   Le frelon représente notre conscience. La sphère représente notre moi. Et nous sommes à la fois la sphère et le frelon…
 

… ET NOUS SOMMES CE PANIER DE CRABES.

 
  Nous vivons, ainsi que notre frelon, sur des éclairs de conscience que nous ne parvenons pas, que nous ne songeons même pas, à lier. Ce qui nous manque, c’est une vue d’ensemble. Disons-le : il y a en nous des milliers de personnages qui s’ignorent et n’obéissent à aucun maître, se neutralisent ou s’exaspèrent, s’agitent incessamment en une confuse et noire mêlée. C’est un tiraillement sans nom… on parle souvent d’un panier de crabes…
  Eh ! bien, il est là, le panier de crabes, en nous…
  Souvenons-nous du notaire dont nous parlions l’autre soir, à titre d’exemple. Et demandons-nous à quel moment ce malheureux, engagé dans l’insignifiant tourbillon de la plus quotidienne des vies, a pris conscience, en lui-même, d’une « constante », d’une liaison, d’une unité quelconque ? A quel moment s’est-il « vu » et a-t-il personnellement tenu ses propres leviers de commande ?
  On dira :
  - « Mais si, il y a eu une continuité logique. Les divers personnages ont été la conséquence les uns des autres. Celui-ci devait normalement amener celui-là… »
 

EST-CE LUI QUI A TIRÉ LES FICELLES ?

 
  Précisément… Mais d’où est-elle venue cette continuité logique, sinon des circonstances, de « l’extérieur », d’une succession de faits dont notre bonhomme a été le jouet ?... Ce n’est pas lui qui a tiré les ficelles. C’est le destin…
  S’il avait pu un seul instant, bien et solidement « amarré » à son moi réel, se « voir » et se juger, ne croit-on pas qu’il se serait immédiatement repris ?...
  La question ne se pose pas. Et s’il nous était de temps à autre donné « d’assister à nous-même », il y aurait parmi nous beaucoup d’hommes et beaucoup moins de pantins…
 

LE CAPITAINE.

 
  Même lorsque nous nous efforçons de faire pour le mieux, nous nous construisons le plus souvent comme des ahuris, des totons, des hurluberlus. Nous sommes comme des capitaines qui, voulant que tout aille bien à bord, s’épuiseraient à courir d’un bout à l’autre de leur navire, anxieux et fébriles, fermant une écoutille à l’avant, ajustant un filin à l’arrière, passant aux machines lancer une pelletée de charbon, grimpant au mât pour planter un fanion, mais oubliant d’occuper la dunette, de calculer la dérive et de tenir le cap…
 

UN AMATEUR A RÉUSSI…

 
  Connaissez-vous ces baraques qui, dans les foires, attirent la clientèle en offrant à sa frénésie d’amusement, un large plateau circulaire, fabriqué de bois et ciré comme un parquet de couvent ? Un mécanisme fait tourner ce plateau plus ou moins vite et le jeu consiste à s’y lancer de façon, si l’on peut, à gagner le centre et à s’y installer.
  On l’a compris : il s’agit de lutter contre la force centrifuge et d’en triompher, ce qui n’est pas toujours facile. Et l’on voit les amateurs, à plat ventre bien entendu, se haler péniblement, avec des contorsions et des ahans… Ils s’efforcent, glissent, s’agrippent les uns aux autres, crachent dans leurs mains pour les rendre collantes. Le plateau tourne et tend à les éjecter. Ils glissent. Ils perdent du terrain. Ils en regagnent… Attention ! Voici un champion ! … vas-y, mon vieux ! Le dernier effort est toujours le plus dur. Un peu de cran, que diable ! Tu es à deux doigts du but !...
  Ça y est ! Il a gagné. Et voici qu’il reprend son souffle, bien d’aplomb, au point central du plateau, là où les forces « éjectantes » se neutralisent en s’équilibrant… Qu’a-t-il réussi, cet amateur ?
  Dans la mesure où les jeux de foire peuvent être comparés aux tragédies de l’âme, il a réussi sa « prise de conscience ».
 

CEUX QUI VOIENT ET QUI SAVENT.

 
  De la « prise de conscience », en tout cas, il offre une image parfaite. Il a trouvé le havre. Il est dans la paix, dans le repos…
  Tout à l’heure encore, aux prises avec les forces et les camarades qui s’agrippaient à lui, il ne voyait rien ni ne pouvait rien voir. Il faisait partie intégrante d’une mêlée de membres crispés, avec pour tout horizon, par delà des dos et des croupes, un décor qui passait sous ses yeux à la vitesse d’un tourbillon…
  Maintenant, il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour tout voir. Il tourne avec le plateau et, désormais, le mouvement giratoire le sert au lieu de le desservir, travaille pour lui au lieu de travailler contre lui, lui offrant en ses moindres détails, sans même qu’il ait à se déplacer, le panorama complet de la foire…
  Il embrasse d’un même regard le plateau et ce qui est à l’extérieur du plateau. Et d’un regard « valable », qui part « d’un point fixe ». Il peut enfin juger ce qui l’entoure. Il bénéficie dune « constante ». Il peut établir des rapports.
  Sur un autre plan, l’opération que les saints et les prophètes réussissent est exactement la même. Ils ont trouvé le point central de la sphère, du plateau que nous sommes tous. Ils voient. Ils n’ont même plus besoin de raisonner, d’interroger, d’étudier, d’apprendre. Ils sont sortis du chaos.
  Ils voient.
  Et c’est pour cela qu’ils savent.
 

LE VAINQUEUR ET SON « PLATEAU ».

 
  Considérons maintenant notre vainqueur de foire par rapport au plateau, étant convenu que le plateau va représenter son moi, sa sphère ou son melon, comme on voudra, avec ici la tranche vanité, là, la tranche amour, plus loin les tranches peur, mémoire, combativité, etc...
  Et voici que notre homme est touché, par exemple dans son avidité. Va-t-il se précipiter à l’endroit de l’impact, au risque de perdre son centre de gravité si chèrement conquis ? C’est ce qui lui arriverait fatalement s’il bougeait. Et il se remettrait aussitôt, le malheureux, dans l’obligation de lutter à nouveau contre la force centrifuge !... Espérons pour lui qu’il saura sereinement demeurer en sa magnifique position de Bouddha…
  Il y sera aidé, du reste, par le spectacle qu’il aura sous les yeux : celui de la bagarre des bords du plateau. Ne faudrait-il pas qu’il soit fou pour aller se « refourrer » là dedans ? Il abandonnerait le ciel pour l’enfer…
  Court-il le risque d’être atteint dans sa vanité ? Peu probable. Et pour une bonne raison : il n’aura plus de vanité puisqu’il ne sera plus « dans le coup », comme on dit, puisqu’il aura réussi à sortir de la compétition en quoi s’usent les crabes…
  Sera-t-il touché dans sa tranche de jalousie ? Impossible. De quoi serai-il jaloux, puisque, je le répète, il n’est plus « dans le coup » ?
  Et puis, quoi qu’il lui advienne, il domine ses « tranches », il les voit, il les juge. Et de certaines montent de telles odeurs de fange qu’il n’hésitera guère à s’en amputer, ce qu’il fera au surplus sans grande douleur d’abord, sans aucune douleur ensuite. Car de cet équilibre qu’il savoure, de cette paix qui l’épanouit, de cette sérénité qui le pénètre, lui vient une joie extatique, céleste, divine.
  La joie même de ce que les mystiques appellent l’Amour, l’Amour avec un grand A, celui qui résulte des épousailles de l’équilibre et de l’ordre, de la lumière et du vrai, du bien et du beau, de l’âme et du ciel, car l’Amour et l’Harmonie sont une seule et même chose, et résident l’un et l’autre au cœur même de ce centre qu’il faut trouver en soi pour se lier à celui de l’Univers, de ce centre qui est Dieu…
  Et ce n’est pas tout.
 

LE CADEAU QUI REND HONTEUX.

 
  Il y a aussi l’Amour que le « bonhomme » peut donner à la terre et aux gens de la terre, à tous ceux qui sont encore dans la confusion et l’effroi, dans le « panier », dans les tourments qui dépècent, dans la nuit qui lacère, dans la haine qui mord, dans la peur qui étrangle…
  Car tous ceux qui réussissent « l’opération » -ou sont sur le point de la réussite- formulent une même demande : rester en service jusqu’au bout ; énoncent un même vœu : aider les êtres, aider la vie ; émettent une même prétention : être accepté parmi les compagnons du ciel… Et leur récompense, qui est de se dévouer, comporte une joie si haute qu’ils passent leurs jours à se demander comment ils ont bien pu la mériter… et qu’ils ont honte, honte du trop beau cadeau, du trop immense cadeau qu’ils ont reçu…
  Et ils se sentent légers, si légers !... Vous ne comprenez pas ? Mais si, voyons : ils sont délivrés d’eux-mêmes !...

 
*
*      *

 
  Trêve de lyrisme. Revenons au sol et à notre champion, à celui qui a vaincu le plateau et s’est vaincu lui-même… il a retrouvé le centre, « son » centre. En d’autres mots : il a réintégré la patrie humaine car c’est cela, la patrie humaine, la vraie…
  Le moins qu’on puisse dire de lui, c’est qu’il détient « la bonne place ». Il est à l’abri de tout ce qui fait ordinairement nos misères et nos peines.
  Il « est »…
  Et pourquoi est-il ?
  Parce qu’il est enfin stable, axé, « branché »…
Parce qu’il a enfin trouvé en lui la base et les assises qui correspondent à celles de l’Univers. Parce qu’il a enfin dégagé à son profit le point d’appui qu’Archimède demandait pour soulever le monde…
  Et non seulement, il « est » mais, nous l’avons vu il y a un instant, en parlant des saints et des prophètes dans la lignée de qui il se range, il « voit » et il « sait »… Or, étant voyant et sachant, il « peut »…  
 Il peut agir…
 

LE MIRACLE EST QU’IL N’Y A PAS DE MIRACLE.

 
  L’homme stable, l’homme qui voit, qui sait et qui peut, l’homme qui perçoit dans l’Univers des rapports que nous ne soupçonnons pas, n’a évidemment qu’à allonger le bras, comparativement à nous, pour accomplir des gestes, ou à remuer les lèvres pour prononcer des paroles dont les raisons nous échapperont autant que la signification mais dont les résultats, si nous sommes à même de les constater, nous paraîtront de l’ordre du miracle…
  Nous, homme du courant, nous disposons par exemple d’une acuité visuelle allant, en qualité aussi bien qu’en quantité, de moins cent à plus cent. Lui, également en quantité et en qualité, il va disposer d’une acuité allant de moins mille à plus mille…
  C’est comme s’il était éclairé par un sunlight au lieu de l’être par un rat de cave.
  Dès lors, quoi d’étonnant s’il peut, comme Swedenborg, décrire un incendie dévorant une ville à six cents kilomètres de sa personne physique ou, comme Philippe, ramener en une seconde une hydropisique à sa taille normale, ou encore le curé d’Ars, lire dans les cervelles à livre ouvert ?
  Les gens qui n’acceptent pas ces faits ont tort. Ils nient parce qu’il leur plaît de nier, comme d’autres affirment parce qu’il leur plaît d’affirmer… Mais les gens qui parlent de miracle ont tort également. Nous nous trouvons, en ces matières, en présence de capacités humaines plus étendues, lesquelles proviennent d’un surcroît parfaitement explicable de compréhension ou d’acuité, en présence de pouvoirs issus d’une élargissement maintes fois constaté de la conscience humaine en marche vers l’Absolu…
  Et le miracle, en définitive, c’est qu’il n’y a pas de miracle…
 

« ETRE » TOUT COURT…

 
  Pensons à « être », à être tout court, avant de penser à être riches ou puissants, savants ou glorieux.
  Tant qu’il « n’est » pas, même s’il est empereur ou roi, un homme n’est qu’un guignol aux mains du hasard, qu’un fétu dans le torrent…
  Et l’on « n’est » qu’à partir de l’instant où l’on sait qui l’on est, ce que l’on est, d’où l’on vient et où l’on va…
 

QUE MARIE DEMANDE À MARIE.
 
  On s’écriera :
 « Mais qui nous le dira, qui nous sommes ? »
  Vous-mêmes… Que Marie demande à Marie qui est Marie… Pour chacun de nous, le nom du sphinx est notre propre nom. Et si Marie s’interroge assez longtemps dans le silence de son coeur, elle obtiendra la réponse dont elle a besoin, celle qui lui apportera la vie, la paix et la joie…




 
 
 
 



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