Georges Saint Bonnet Chapitre IV INITIATION ET POUVOIRS 

IV.


I.   TOUT LE MONDE POSSÈDE « L’ORGANE » NÉCESSAIRE AU « DÉPASSEMENT » DE L’ILLUSION ET À LA « CONQUÊTE DE L’ABSOLU »…


  La pâte humaine est unique et, croyants et incroyants, noirs, blancs, jaunes ou rouges, tous les hommes sont coupés sur le même patron… S’il y a des différences, elles ne sont que des détails. Pour l’essentiel, chacun réagit comme le voisin : la bergère vaut la reine et le Normand vaut le Breton… Or –reprenons sans hésiter l’éternelle question- de quoi s’agit-il ?
  Il s’agit d’éveiller en nous des facultés déterminées, sans doute plus proches de l’éclosion chez les uns que chez les autres, mais présentes en chacun… Dirons-nous que n’importe qui peut du jour au lendemain s’égaler à Simon le Magicien, au Curé d’Ars ou à Philippe de Lyon ? Certainement non. Pas plus que nous ne dirons : n’importe qui peut en moins de six mois rivaliser avec Einstein s’il se veut mathématicien ou avec Jacques Thibaud, s’il se veut violoniste. Tous ne sont pas destinés à crever les plafonds ou à décrocher les lustres. Mais tous peuvent apprendre à compter jusqu’à cent ou à passer un archer sur une corde.
  Les incapables absolus sont aussi rares que les cul de jatte ou les manchots. Et le plus grand nombre en matière spirituelle comme en toutes matières, peut prétendre à des résultats honorables en rapport avec l’effort fourni et la conscience déployée.
« Peut-être me répliquera-t-on, mais la propension à croire n’est-elle pas le signe, l’indication de ces facultés ? »
 

II. INCROYANTS QUI SONT PLUS CROYANTS QUE LES CROYANTS.

 
  En aucune manière… Ces facultés sont liées, il est vrai, à un certain besoin d’idéal et de dépassement. Mais le fait de croire en Dieu ou en Allah, par exemple, n’implique pas un besoin de dépassement ou d’idéal supérieur au fait de croire à la justice, à la bonté ou encore –même si cela est absurde- aux vertus salvatrices de la science. Et l’on pourrait citer de nombreux athées, de nombreux mécréants, de nombreux et affreux matérialistes qui sont infiniment plus près de la vraie foi que tels ou tels bigots ou cagots, comme on dit chez les catholiques, ou que tels ou tels momiers, comme on dit chez les protestants…
 

  III.      AVANTAGE AU NON CROYANT.

 
    Ne parlons pas de l’incrédulité de principe. Elle est aussi stupide et aussi peu défendable que la foi à priori. Dans l’un des deux cas, on croit à ce que dit M. le Curé, sous caution de soutane. Dans l’autre cas, on croit à ce que dit M. le pharmacien sous caution de bocaux, à moins que ce ne soit à ce que dit M. l’instituteur, sous caution de M. le Ministre de l’Education nationale. Autant croire à la sincérité des états sur foi de propagande.
  Mais parlons des braves gens qui ne nient pas plus qu’ils ne croient, qui ne croient pas parce qu’on ne leur a pas fourni de bonnes raisons de croire, qui se gardent de nier parce qu’on ne leur a pas fourni de bonnes raisons de nier, qui ne savent pas, en somme, et qui demeurent dans une honnêteté expectative, prêts à aller du côté où les entraînera une conviction valable, fondée, librement acceptée. Et disons-le sans plus attendre : les non-croyants possèdent, au départ, un assez considérable avantage sur les croyants.
         

IV.      CERVELLE LIBRE ET TÊTE CLAIRE.
 
   Ils ont la tête claire et l’esprit libre. Leur cervelle n’est pas farcie de textes ni leur regard brouillé d’images. Nul dogmatisme ne les encercle d’épaisses murailles crénelées qui empêchent le soleil d’entrer. Et lorsqu’ils se mettent sérieusement et sincèrement en quête d’une vérité comportant en elle-même ses preuves, d’une vérité expérimentale et expérimentable, rien ne vient faire écran entre eux et les perceptions nécessaires…
Ici, nous ne critiquons rien. Nous ne mettons pas en cause la légitimité des conceptions religieuses ou philosophiques. Nous disons seulement ceci :
           

V.  LA VÉRITÉ SE PRÉSENTE À SA FAÇON ET DANS LES HABITS DE SON CHOIX.
 
 
  La vérité spirituelle, lorsqu’elle s’offre à un homme sur le plan expérimental, s’offre à sa façon, qui est « ce qu’elle est » et ne dépend que d’elle-même. Et si la façon qu’elle a de s’offrir ne correspond pas à l’idée que cet homme en a reçu de ses éducateurs ou s’en est fait par ses propres moyens, il y a grand’chance qu’il ne la perçoive pas… Il y a grand’chance –le cas est fréquent chez les religieux – pour qu’il se laisse emporter par son ardeur et s’en aille la chercher bien au-delà des régions où elle se trouve…
   Car elle ne s’impose pas, la vérité. Car elle n’arrive pas en somptueux cortège, précédée d’une clique tonitruante de fifres, de clairons, de tambours et de cymbales… Elle est farouche et furtive. Elle vient comme un reflet de lune sur un lac. Elle veut qu’on la devine à la plus ténue, à la plus timide des vibrations. Elle est un peu comme une fée qui jouerait à cache-cache avec les âmes et les cœurs…
 

VI.      MÉFIEZ-VOUS DE VOTRE PLAN SI VOUS EN AVEZ UN.

 
  Le croyant est comparable à un prince charmant qui, se mettant à la recherche de la belle endormie, possède un plan du château qui n’est peut-être pas tout à fait le bon. Et c’est son plan même qui l’égare…
  Le non-croyant n’a pas de plan. Il n’a que ses yeux et ses oreilles. Il n’a que sa faculté d’être attentif, que sa volonté de demeurer disponible, ouvert. Il a son intuition également. Et c’est surtout cela qui va le guider : l’intuition.
      

VII.      L’INTUITION, VOILA LA REINE DE DROIT DIVIN.
           

  Il ne s’agit évidemment pas « des intuitions » dont s’émerveillent les bonnes femmes, mais de l’intuition dont font état les Pasteur, les Balzac, les Einstein ou les Bergson… Pour ces grands seigneurs de l’esprit, ce que nous appelons avec tant d’orgueil notre intelligence, se trouve conditionnée par quatre vingt dix neuf et demi pour cent d’instinct et un demi pour cent d’intelligence pure…

 
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*      *

 
  Avez-vous jamais étudié le conditionnement interne des grands systèmes de philosophie ? Faites-le. Et vous verrez que tous, y compris ceux qui passent pour les plus objectifs et les plus scientifiques, sont entièrement fonction de la psychologie de leur auteur.
  Pourquoi telle orientation générale plutôt que telle autre ? Pourquoi cet enchaînement d’idées-ci plutôt que cet enchaînement d’idées-là ? Parce que l’auteur voyait et sentait ainsi. Parce que sa mécanique fonctionnait de cette manière et non d’une autre…
  Parce que les grands philosophes sont comme tous les mortels : ils font des embarras avec leur objectivité, mais ils suivent leur nez, ni plus, ni moins que le chien de notre concierge…

 
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  Quand aux mystiques, il y a beau temps qu’ils ont compris la prédominance de l’intuition, qu’ils en font état et qu’ils proclament que sans elle, le monde serait depuis de longs siècles effondré dans des abîmes d’horreur et de gâchis.
  L’homme ne démontre pas Dieu. Mais heureusement, comme disait Lamennais, il le sait. Et de cette connaissance intuitive résulte qu’il se maintient malgré tout en « ligne » de vie…
      

VIII.      TOUT L’ESSENTIEL SE FAIT SANS NOUS.
 

   Les dieux sont sages qui ont confié à l’inconscient nos fonctions essentielles –celles de l’assimilation, par exemple, ou de la circulation sanguine- et en ont soigneusement mis les mécanismes hors de la portée de nos mains. Il y a longtemps, sans cela, qu’à force « d’intelligence » nous aurions tout ravagé…
  Or, de même que nos fonctions essentielles sont assurées par l’inconscient, les idées dont nous vivons, les idées qui nous portent nous, sont assurées par l’intuition qui est la voix de la nature et de la nécessité à la fois…
  La voix du bonheur, aussi. Car le bonheur, qui ne saurait être conçu contre la nature ou la nécessité, ne se fonde durablement que sur et dans le respect des lois de l’une ou de l’autre.
  Et c’est en rentrant au-dedans de nous-mêmes (étymologie d’intuition : in tueri) et en tendant l’oreille à cette voix qui nous parle du fond des âges et des confins de l’univers, que nous accéderons à la grande initiation, à celle qui, allant de données d’évidence en révélations expérimentables, transforme fatalement dans d’indiscutables conditions de rigueur scientifique, l’incroyance en foi et la foi en certitude…

 
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  Et nous rejoignons ici ce que nous disions précédemment : se « sensibiliser » à la voix intérieure, c'est-à-dire, à l’intuition, voilà l’un des meilleurs et des plus sûrs moyens de découvrir le jaune de l’œuf au travers du blanc, d’accéder au soi véritable, d’en prendre conscience et « d’être »…
 

I.    L’HOMME ET SES « TRANCHES ».

 
  La vraie vie, donc, ne commence qu’à compter de la minute où l’on est ainsi parvenu au fond de son puits pour y trouver la révélation de soi-même. Et voici comment, pourquoi et en quoi.

 
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  Aussi longtemps que l’homme demeure en deçà du stade de la prise de conscience –nous l’avons étudié déjà, mais il est indispensable de l’étudier à nouveau sous un autre angle- il ne vit ni par lui-même, ni pour lui-même. Il ne voit pas les choses comme elles sont. Il n’existe qu’en fonction de son « blanc » surajouté, de sa trompeuse « périphérie »...

 
 
   Mais veuillez considérer le schéma ci-dessus, qui ressemble à une roue de loterie foraine et qui, en fait, représente un homme… Il s’offre à plat, comme une coupe. Mais faites un petit effort d’imagination et considérez qu’il se présente comme une sphère et que chaque triangle correspond à une tranche, exactement comme s’il s’agissait d’un melon. Nous avons donc des tranches mémoire, vanité, sexualité, etc. etc. et, pour finir, non plus des tranches, mais d'humbles confetti figuratifs de la charité, de la pitié, de l'alruisme etc., etc... Ce qui relève du bon et du beau ne tient pas beaucoup de place en un homme.
  Est-il besoin de dire que le cercle pointillé délimite ce qu’on appelle le conscient de ce qu’on appelle l’inconscient ?... Quand au tout petit rond du milieu, bien entendu, il marque l’emplacement éventuel de l’âme.
  Ce schéma, donc, représente une boule, une boule qui est un homme. Et il y a beaucoup de boules de cette espèce à la surface de cette autre boule qu’est le globe terrestre ! Et toutes ces boules vont, viennent, circulent, s’entrecroisent et surtout s’entrechoquent ! Elles sont un peu comme des milliards de noix qu’on secouerait dans un énorme sac, à moins qu’on ne les ait jetées dans un océan qu’agiterait une énorme tempête…
 

II.     COMMENT SAVOIR « OÙ » L’ON EN EST ?
 

   Et maintenant, soyons honnêtes : est-ce que nous avons beaucoup plus que des noix, conscience des vagues qui nous brassent, des mouvements qui nous sont imposés, des forces qui nous dominent ?...
   Telle vague nous apporte une guerre. Nous la subissons. Telle autre nous apporte une révolution. Nous la subissons également. Et ainsi de suite pour les crises économiques, les épidémies, les poussées idéologiques, etc. etc...
   Quoiqu’il arrive, même si nous comptons au nombre de ceux qu’on qualifie de « dirigeants », nous sommes pris dans des tourbillons qui nous dépassent et nous ne songeons pratiquement qu’à nous garantir des heurts contre les choses ou les gens, qu’à nous tirer d’affaire nous et nos familles, nos clans et nos groupements d’intérêts, le tout en recherchant un maximum d’occasions de satisfaire à nos instincts et à nos appétits…
    Nous avons comparé à un océan et à ses vagues le perpétuel brassage des évènements au milieu desquels nous vivons. Comment nous serait-il possible, perdus que nous sommes en ce monstrueux tourbillon, d’une part, de connaître ces évènements en leurs origines, fins et significations, d’autre part, de nous connaître nous-mêmes ?... nous pouvons encore nous servir, pour établir notre comparaison, de l’image d’un torrent dont nous ne saurions ni la source, ni l’embouchure et qui nous entraînerait, dans le tumulte de ses cascades, comme un grouillement de pantins, comme un grouillement de ces petites boules dont nous avons convenu qu’elles nous représentaient…
  Toutes réflexions faites, utilisons plutôt cette deuxième comparaison : celle du pantin… c’est bien ce que nous sommes –n’est-il pas vrai ?- dans ce torrent qui nous emporte : de pauvres et tristes pantins détrempés et « déglingués », chahutés, bousculés, cahotés, « bigornés », broyés et brisés, tour à tour sur l’eau ou sous l’eau, tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, quelque fois, la tête en l’air, mais plus souvent les pieds…
    Comment imaginer où l’on en est au sein de cet énorme cyclone fait de milliards d’autres cyclones ? Autant voudrait-il demander à une crevette emportée par un raz de marée de définir sa position… c’est cependant ce que tentent de faire nos bons philosophes depuis que le monde est monde. Mais il ne semble pas qu’un seul ait réussi. Heureusement pour les autres d’ailleurs car ils n’auraient plus rien eu à dire…

 
*
*      *

 
    Nous avons suffisamment marqué, je suppose, l’impossibilité où l’homme se trouve d’appréhender l’univers, et ceci pour une double raison ; d’abord parce que l’univers ne cesse de se mouvoir et que ses perspectives se modifient d’elles-mêmes seconde par seconde, ensuite parce que l’homme lui-même n’est jamais en position de stabilité. Comment ce tourbillon nain pourrait-il se faire une idée exacte de ce tourbillon géant ?...
    Il nous reste à voir maintenant, les raisons pour lesquelles nous nous ignorons nous-mêmes autant que nous ignorons l’univers, les raisons pour lesquelles nous passons à côté de notre propre vérité tout autant que de la vérité en général, y compris de la connaissance réelle de nos semblables…


  EN PROIE AUX DEUX TOURBILLONS.

 
    Comment réagissons-nous les uns par rapport aux autres ?... Ce sont nos petites sphères, nos petites boules qui vont nous le révéler. Prenons-en une, au hasard, parmi toutes celles qui se trouvent en circulation et regardons-la vivre…
  Il s’agit d’un notaire, si vous voulez, d’un homme dans la bonne moyenne, assez honnête, pas trop abruti, suffisamment attaché à ses enfants et même à sa femme bien qu’il la trompe régulièrement. Un homme dans la bonne moyenne, nous l’avons dit...

 
I
 
   Nous l'attrapons au saut du lit et nous le voyons soucieux et même angoissé parce qu'il a une barre douloureuse au niveau des reins, Il pense à ses cinquante-six ans et à un ami du même âge qqui a rendu le dernier soupir, la semaine précédente, dans une crise d'urémie : « Pourvu que je n'aille pas en faire autant », se dit-il.   
   Il pense à la mort, et, il est tout entier polarisé par son compartiment de peur… Or, voici   que son épouse, qui est encore au lit, se retourne dans ses draps et lui réclame de l’argent en baillant… Il sait bien qu’il doit lui en donner.  Mais cela l’agace et il s’empresse de grogner : « Tu ne peux pas parler de façon à ce qu’on te comprenne ? Je me demande où tu as été élevée !... » Là, ce sont les compartiments ladrerie et irritation qui ont polarisé notre homme...

 
II

  Dix minutes plus tard, en avalant son petit déjeuner, il jettera un coup d'œil sur le journal et verra que les communistes se sont emparés d'une mairie, quelque part en province. De nouveau, les rouages du compartiment peur se mettront en route, à tourner, car il redoute la révolution et l'homme au couteau entre les dents, puis ce sont les rouages du compartiment indignation qui se mettront de la partie, à cause de ce sacré gouvernement d'imbéciles qui ne fait rien pour protéger les honnêtes gens ! Au moment de partir, dans l'entrée,  il rencontre son fils, un grand dadais qui lui dit bonjour. Mais c'est à peine s'il lui répond, car ce fils vient d'être recalé au bac pour la troisième fois et ne lui fait pas précisément honneur. Il lui en veut. Ici : rancune et vanité  …
 
III
 
  En arrivant à son étude, il trouve une lettre, en évidence, d’un gros client qui se plaint à propos d’un détail ridicule. « Ah ça, pour qui se prend-il donc ce monsieur ? Se permettre de me parler de cette façon là à moi ? On va bien voir… » : c’est l’orgueil qui joue. Et l’orgueil met en branle le mécanisme de la fureur… notre homme sonne sa secrétaire et dicte une lettre vengeresse. Mais une heure après, lorsque la secrétaire apportera la lettre à la signature, il grognera : « C’est bon, laissez ça là. Je verrai plus tard… ». Il aura réfléchi. Les ressorts : intérêt et avidité se seront manifestés et le notaire se sera dit : « Il s’agit tout de même d’un trop gros client pour que je prenne le risque de le perdre… » Et,  le soir venu, il tapera lui-même une lettre d’une parfaite platitude, sa vanité s’étant remise en route et lui faisant interdiction de se déjuger devant son employée.

 
IV

  Mais voici que sa petite amie qui lui fait téléphoner pour annuler un rendez-vous pris la veille. Et notre notaire devient d’un coup la proie de son mécanisme jalousie. « Je m’en doutais, rumine-t-il. Elle a un gigolo, voilà qui est clair. Mais gare à toi ma petite !... » Il n’y tient plus, sort en coup de vent et va s’embusquer dans un bistrot sordide, à deux pas de chez la « petite », qu’il veut épier et à qui il fera peut-être une scène stupide en pleine rue…
 

AUTOMATE CENT POUR CENT…

 
  A quel moment cet homme aura-t-il été lui-même ? A quel moment aura-t-il vécu autrement que de sa « périphérie » et pour sa périphérie, autrement qu’en fonction des chocs et sollicitations extérieures ?...
Est-il un jaloux, un avide, un vaniteux, un avare, un peureux ? Il a été tour à tour ceci et cela, s’en même s’en rendre compte. Il a subi des poussées. Des rouages se sont mis à fonctionner en lui et il a obéi à ces rouages, en bon automate…

 
*
*      *
 
  C’est à dessein que nous avons choisi un individu d’une banalité garantie, un individu sans aucune prédominance qui, telle l’ambition, la sexualité morbide ou la passion du jeu, enlève d’office toute possibilité de parvenir à la connaissance de soi…
  Et lui, notre notaire, que nous répondrait-il si nous pouvions l’interroger, l’inviter à nous confier l’opinion qu’il a de sa propre personne ? Ce n’est pas tellement difficile à imaginer.
   Essayons.
  Pour commencer, à supposer qu’il soit absolument sincère, il nous confierait qu’il n’a pas « mon Dieu, une si mauvaise opinion de lui-même » car personne ne se juge défavorablement sauf les saints et les poseurs… Puis, il poursuivrait, notre notaire : « Je suis un peu soupe au lait, bien sûr, j’ai mes moments de nervosité… n’est-ce pas excusable, après tout ? Je suis accablé de tellement de besogne, de tellement de soucis !... je voudrais vous y voir, vous, à ma place, entouré d’une bande d’imbéciles qui semblent se donner le mot pour m’exaspérer ou me soutirer de l’argent !...
  « J’ai la tête solide, heureusement. La cervelle est bonne… Oui, j’ose le dire, très bonne même. Ne l’ai-je pas prouvé ? Bien rares sont ceux qui peuvent me coller sur une question de droit ou de jurisprudence. Ma mémoire est imprescriptible. N’est-ce pas une qualité, cela ?... Une grande et forte qualité ? ».
 

I.   LA MÉMOIRE, DON DU DIABLE.

 
  Il serait fier de son intelligence, le notaire, car tout le monde est fier de son intelligence et pense comprendre les choses à l’endroit alors que le reste de l’humanité les comprend à l’envers. Et il serait encore plus fier de sa mémoire… Ah ! La mémoire ! Une qualité n’est-ce pas ? Une bénédiction. Un vrai don du ciel…
  Non ! : Un don du diable. Une qualité maudite…

 
*
*      *

 
  La mémoire est une faculté qui vient d’en bas et qui est liée à la matière. Elle relève de la quantité et non de la qualité. Qu’est-elle sinon un fourre-tout, un sac où l’on peut entasser n’importe quoi, le bon et le mauvais, le meilleur et le pire. Elle ne choisit pas. Elle enregistre et elle engrange. Peu lui importe que ce soit du grain ou de l’ivraie, du vrai, du faux, du propre ou du sale…
 

II.    LE COFFRET À BIJOUX.

 
  A preuve ces jeunes filles du meilleur monde, élevées à l’ombre du Sacré Cœur, et qui, s’il leur arrive de « tomber folle » au lendemain de leurs noces -c’est un cas fréquent, vous diront les médecins- se mettent tout soudain, sans qu’on puisse savoir où elles l’ont appris, à parler un langage capable d’empourprer des singes…
  Un mot récolté au passage, par la vitre entr’ouverte de la voiture qui les conduisait à la messe, un dimanche. Une expression de palefrenier happée au seuil de l’écurie, le jour de leur première sortie sur le poney offert par grand papa, titulaire depuis vingt ans du cordon vert de Saint Anselme de l’Immaculée Conception. Un juron attrapé au vol, devant un caboulot, en suivant au travers du village la procession d’une bienheureuse dont on conserve les reliques dans la chapelle du château… Elles n’ont pas été longues à ramasser de l’ordure, ces cervelles virginales. Et elles l’on conservée comme du pur diamant alors qu’elles ont oublié le reste… On leur voulait, à ces oiselles des mémoires semblables à des coffrets à bijoux. Et ces coffrets à bijoux se sont d’eux-mêmes transformés en poubelles…
   Cas particuliers,  évidemment.
  Cela n’est rien. On expédie ces pauvres filles en quelque asile. Et la famille s’arrange pour enterrer leur triste souvenir sous une triple épaisseur d’oubli…
  Mais voici qui concerne tout le monde :
 

III.   PÉTRIFIÉS VIVANTS…
 

  Pour nous tous, la mémoire est une embaumeuse qui nous ligote vivants, nous entortille et nous paralyse de mille bandelettes strictement ajustées, pour nous tous, la mémoire est une fossoyeuse qui nous jette au trou et nous supprime à grandes et lourdes pelletées du monde des vivants…
  Je sais :  on en fait une qualité parce qu’elle permet de triompher en de multiples examens et concours et de bien retenir, pour les servir nature, les « âneries » que les jurys veulent entendre, soit parce qu’ils en ont l’habitude, soit parce qu’ils en sont les auteurs.
  Mais regardez autour de vous et dites-moi, pour peu que vous ayez atteint un demi-siècle d’âge, combien n’en compterez-vous pas de ces pauvres garçons qui sont entrés vivants dans les universités et qui en sont ressortis morts, pétrifiés de formules, abrutis de gloses, emmurés de science ?
  Au départ, ils promettaient d’être des hommes, de posséder une certaine flamme, d’avoir un mot à dire, une note personnelle à donner. Les programmes de lettres ou de math en ont eu raison. Et les grandes écoles nous les ont rendus à l’état de dictionnaires ou de lexiques, incapables de se feuilleter eux-mêmes avec quelque intelligence…
 

IV.  LA FLAMME ET L’ÉTEIGNOIR.

 
  La mémoire, c’est la lettre. Et qui ne se rend compte de l’épouvantable abus qu’on en fait, soit dans les écoles, soit même dans la vie courante, lequel abus équivaut à sacrifier l’esprit aux syllabes, l’intelligence aux classeurs automatiques et la flamme à l’éteignoir…
  Nous sommes dans nos mémoires comme dans nos habits. Elles nous servent d’armatures. Viennent-elles à nous manquer ? C’est un peu comme si nous nous trouvons brusquement privés de pantalons en plein bal de la préfecture.
  Nous passons notre temps, du matin au soir à ressasser et à échanger avec nos relations ou nos proches les mêmes formules avachies. Pensons-nous beaucoup plus que des phonographes ou des perroquets ? Même dans les circonstances exceptionnelles de nos existences, que ces circonstances exceptionnelles soient tragiques ou joyeuses, nous sommes déterminés par les lambeaux de phrases qui nous viennent à l’esprit.
  Nous croyons avoir des idées. Mais non, ce sont des réminiscences… Nous croyons posséder des opinions. Mais non, ce sont les fragments d’un article lu huit jours plus tôt qui nous flottaient sous les méninges. Nous croyons penser par nous-mêmes, en toute indépendance en toute liberté. Mais non, des résidus se sont agglutinés dans un coin de notre cervelle. Nous croyons réfléchir. Mais non, ce sont des mots qui se sont mis d’eux-mêmes en rang d’oignons et qui farandolent en rond tout autour de notre crâne…
  La mémoire, c’est ce que nous pensons savoir, ce qui nous empêche d’apprendre, ce que nous devrions connaître, c’est le garrot qui nous retient au piquet, la crasse sur nos lunettes, le couvercle de plomb qui coiffe le pot de grès au fond duquel nous sommes enfermés.
  Nos mémoires sont nos mauvaises fées, celles qui enchaînent, affament, écrasent et crucifient nos âmes…


V.   SOYONS LES MANIPULATEURS ET NON LES MANIPULÉS…

 
  Est-elle fautive, la mémoire ?
  Bien sûr que non. Elle n’est qu’un instrument.
 Il nous appartenait de l’utiliser, de la manipuler et non de nous laisser manipuler par elle. Nous commettons avec la mémoire la même erreur qu’avec l’intelligence, qui n’est qu’un instrument elle aussi.
  L’intelligence doit être subordonnée à l’âme et la servir. De même la mémoire doit être subordonnée à l’intelligence et lui fournir, sans l’en écraser, les matériaux dont elle peut avoir besoin…
  Tant pis pour nous si, ayant mis en marche un rouleau compresseur, nous ne savons pas nous écarter de lui pour éviter qu’il nous passe sur le corps…
  Et voici ce dont il faut bien se rendre compte : ce que nous accumulons dans nos mémoires, c’est le résultat des expériences et des travaux d’autrui. Or, ce que l’on n’a pas expérimenté soi-même est lettre morte. Ce que l’on n’a pas mérité par un travail personnel est illicitement détenu, ne fait pas fond et, en aucun cas, ne se trouve à l’heure du vrai besoin…
 

VI.   ETRE LE PÈRE SE SES ENFANTS.

 
  Jamais les valeurs de l’esprit ne se soldent en monnaie, même l’or. Les acquêts indirects de la mémoire, ceux qui n’ont pas été payés comptant en peine sonnante et labeur trébuchant, sont annulés d’office.
  En cette matière, il faut pêcher soi-même son poisson. Ce qui vient du voisin ou du marché, c'est-à-dire, de l’extérieur, ne « tient » pas. C’est comme du mauvais contre-plaqué. L’homme, à cet égard, ne grandit et ne forcit qu’à la façon des arbres. Il faut qu’il distille lui-même une sève qui formera elle-même son bois…
  L’âme se refuse aux vêtements de confection et à la cuisine standard. Elle exige du sur mesure et n’accepte que du cousu main, que du cousu maison…
  Croire qu’on peut acquérir la connaissance de deuxième main est d’une douloureuse naïveté. Autant croire qu’on peut être le père d’un enfant conçu par un autre…
  Il faut payer de sa propre substance et planter soi-même sa graine. C’est le soleil qui mûrit le fruit. Mais le fruit vient de l’intérieur, non de l’extérieur.
  Et tout ce qui vient uniquement de l’extérieur, c’est ici l’endroit de le répéter, est immanquablement mauvais, relève du chaos, n’apporte en fin de compte que du déséquilibre et des illusions, appartient au « périphérique », c'est-à-dire, au blanc de l’œuf et doit disparaître avec lui…
  Est-ce à dire qu’il faut supprimer les livres ?... Soyons sérieux : ce que nous condamnons, c’est une certaine façon de les utiliser, et rien de plus… Les livres sont des instruments, eux aussi. Il faut savoir s’en servir… Il y a la mauvaise manière, celle de « l’emboquage » et du « par cœur », celle du gavage, du contre-placage mnémonique. Puis, il y a l’autre, la bonne : celle de la confrontation et de l’éveil, celle qui consiste non à retenir mais à repenser, non à s’enrober l’esprit d’une pâte de phrases mortes qui le sclérose et l’indure, mais au contraire à l’alimenter d’idées vivntes, bien vivantes qui l’épanouissent…
 

VII.   « SONT-ILS », CES HOMMES ?

 
  Il est interdit de juger. Mais il est recommandé de conclure. Et qu’allons-nous conclure de ce que nous venons de dire à propos de la tranche mémoire de notre « cantalou », de notre sphère représentative de l’homme ?
  Nous en avons tous connu, de ces hommes qui n’existent qu’en fonction d’un revêtement dû à l’instruction ou à l’éducation, qu’en fonction de ce qu’on leur a dit ou de ce qu’ils ont lu et appris dans les livres…
  Sont-ils des hommes ou des animaux savants ? Sont-ils du factice ou du réel ?... On dit qu’ils existent. Mais n’est-ce pas une façon polie d’en parler ?... Vivent-ils ? « Sont-ils » ?...
  Ils n’existent réellement pas. Ils ne sont que du néant dans des habits d’homme… Une seule chose, quant à eux, nous paraît rassurante : ils ne peuvent pas mourir.
Car ils ne sont même pas nés…


(suite et fin chapitre 5)
 
 



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